Nous vivons une époque captivante. Tout s’accélère et, sauf cataclysme type météorite ou guerre nucléaire, cela va continuer de manière exponentielle jusqu’à la singularité technologique, ce point de non-retour où l’intelligence artificielle aura dépassé celle de l’homme. Ce qui suivra n’est pas appréhendable par nos cerveaux humains. Mais c’est prévu pour bientôt : 30 à 60 ans selon les experts. A mon sens, c’est cet horizon que nous devons préparés aujourd’hui, histoire de faire bonne figure vis-à-vis de cette supra intelligence. Vous n’y croyez pas ? Vous avez peut-être raison même si je pense le contraire.
Laissons de côté cette singularité technologique qui appartient au domaine de la futurologie pour nous intéresser au présent et un phénomène bien réel que je nommerai Singularité Commerciale.Qu’est-ce que j’entends par là ? Par singularité commerciale, comprenez la création de monopoles d’un genre nouveau qui semblent indétrônables du fait d’avantages commerciaux certains.
Un bon exemple est celui de Google et son activité de moteur de recherche. Le moteur google captait 88% des recherches sur internet en 2015. Il faudrait être assez fou pour décider de le concurrencer sur cette activité. Il faudrait déjà disposer d’un concept technique révolutionnaire pour se distinguer du moteur Google et de moyens assez colossaux pour y parvenir.
MAIS, il faudrait surtout être complètement tocard pour refuser l’énorme chèque que Google proposera dès que ces deux premières étapes auront été atteintes…
Du coup, de mon point de vue, Google est le leader de la recherche sur internet et il le restera. C’est ce point de non-retour que je trouve bien illustré dans le terme singularité commerciale. Au pire la recherche sur internet peut disparaître (remplacée par d’autres réseaux ou d’autres fonctionnement) mais de mon point de vue tant qu’elle perdurera, Google en sera le maître dans le monde occidental et assimilé (vs Yandex/Russie, Baïdu/Chine).

Ce qui est vrai pour Google l’est pour pas mal des gros acteurs de la Silicon Valley et on ne compte plus les Startups prometteuses qui sont rachetées pour être intégrées par les GAFA ou autres NATU voir tout bonnement supprimées parce que de nature potentiellement concurrente. Ce phénomène nouveau risque de s’amplifier du fait des avantages qu’acquièrent les acteurs importants en terme d’actifs financiers bien surs mais aussi en capital humain et surtout en données personnelles de leurs nombreux utilisateurs. Cela pose de sérieux problèmes de libre concurrence et de contrôle de ces firmes qui prennent pourtant de plus en plus de place dans nos vies.

Prenons l’exemple d’Amazon :
Créé en 1994, c’est au départ une « librairie en ligne ». Grâce à un service client irréprochable, le site s’impose comme le leader de la vente en ligne de livre et cause un tort certain aux vrais libraires. Le site devient par la suite une véritable place de marché pour tout type de produits et cause un tort certain aux petits commerçants même si cela oblige une partie à se réinventer et se différencier pour le bénéfice de leurs clients. Sur cette activité place de marché, le géant s’attaque désormais aux e-commerçants mais aussi aux petites épiceries avec la livraison de produits frais sur Paris en moins d’une heure ! Le service est toujours irréprochable et les avantages pour ses clients sont bien réels. Ramenés à la population dans son ensemble est beaucoup plus discutable. Bien sûr on peut applaudir la création de milliers d’emplois pour le nouvel entrepôt français de la firme mais les destructions d’emplois induites sont hélas incalculables et à priori très nettement supérieures. Il est aussi important d’évoquer l’optimisation continue de la logistique où les salariés humains sont d’ores et déjà en concurrence avec des robots (plus de 10000 en fonctionnement au sein des entrepôts).
Fort de sa position de leader de moins en moins contesté, Amazon s’attaque aussi à la conquête spatiale avec sa fusée Blue Origin, de quoi laisser songeur sur ses éventuelles limites…

Ceux sont ces mêmes acteurs qui sont à la pointe dans le domaine de l’intelligence artificielle et cela devrait nous préoccuper.

Ce « concept » de singularité commerciale n’est pas d’ailleurs forcément limité à la Silicon Valley. Globalement, on peut s’interroger aujourd’hui sur sa liberté effective de choisir ses produits de consommation. Inondés de publicités toujours mieux ciblées, de mieux en mieux profilés, nos « choix » sont téléguidés par des algorithmes qui exploitent nos données personnelles à des fins commerciales… Ces techniques de plus en plus évoluées freinent la libre concurrence.

Dans un autre registre, cette singularité commerciale pourrait aussi inclure mais pour d’autres raisons les principaux acteurs bancaires, les « too big too fail » ; ceux que nous avons déjà renfloué et que le législateur français a largement favorisé en autorisant un renflouement automatique en cas de problème (et oui pour ceux qui sont passés à côté, une banque en faillite peut piocher dans l’épargne de ses clients, de quoi rassurer les marchés mais peut-être pas les épargnants). Notez que ces derniers le rendent bien aux États en maintenant un coût d’emprunt ridiculement bas et complètement déconnecté de la réalité de ces États qui devraient être insolvables. De quoi laisser sceptique sur le bien fondé des ré-équilibrages assuré par la main invisible d’Adam Smith. En tous les cas aujourd’hui, ces phénomènes me paraissent incontrôlables et pour le moins incontrôlés.

Pourraient aussi être concernés par cette singularité commerciale, les médias traditionnels : alors que la masse de connaissance s’est démultipliée et est devenue largement accessible via le Web, s’informer librement, se faire une idée objective sur un sujet de société est de plus en plus difficile. Le phénomène ne date pas d’hier, Bourdieu l’avait déjà bien décrit avec le « moule journalistique » mais il est désormais accentué par la mainmise de la quasi-totalité des journaux français par une certaine élite financière. La « surprise » Trump est un bon exemple de la pensée unique en vogue.

A partir de là, il m’apparait indispensable de demander plus à ces acteurs qui bénéficient de ces singularités commerciales, surtout les gentils ;).
Lorsqu’ Éric Schmidt, le CEO de Google, décide de prendre en charge la campagne numérique de Clinton, il commet une erreur grossière. Nous devons attendre beaucoup plus de ces géants qu’un simple coup de main à une amie. Ça ne passe pas nécessairement par payer plus d’impôts. Avec la masse de données individuelles qu’ils possèdent, ces acteurs sont capables de concevoir de nouveaux modèles d’organisations et aider à les faire « avaler » à la population. Or depuis le rôle de l’état jusqu’à celui de l’individu tout est à revoir pour préparer correctement l’avenir de nos sociétés. Il est fortement souhaitable qu’ils s’impliquent vraiment en faveur des populations et contre les différentes formes de ploutocratie en cours de développement (mainmise d’une certaine élite sur l’économie et les médias…). Lorsqu’ accusé de répandre des fausses rumeurs, Facebook se mobilise en urgence pour traquer les fakes, il commet là aussi à mon sens une erreur grossière : prendre parti pour un système qui lui permet de prospérer.
En cela, pour le moment, l’action de Google et Facebook vis-à-vis des états et de leurs représentants, ressemblent beaucoup à celles des banques ou des marchés qui continuent de prêter aux Etats en faillite : une solution de court terme qui ne fait que reculer le grand saut et creuser le précipice que nous devrons franchir d’une manière ou d’une autre.

A l’inverse, si, pour différentes raisons (financières, copinage…) les gros acteurs du numérique décident de s’allier avec les représentants du système ‘mainstream’, la ploutocratie en cours de généralisation pourrait devenir indétrônable et aller beaucoup plus loin qu’un simple partage inégale des richesses matérielles. Demain, c’est clairement la durée de vie qui sera en jeu (une populasse limitée à 70 ans et une élite qui pourrait vivre 300 ans en bonne santé sont des scénarios plausibles d’ici 30/40 ans).

Du coup à défaut de pouvoir rallier tous les mécontents derrière des idées et des programmes communs, une journéede mobilisation sans Google et une autre sans Facebook devraient être mise en place et largement suivies pour envoyer un signal à ces derniers :
Vous voulez changer le monde en bien ? Faites-le avec nous pas avec nos dirigeants.

On commence le 14 Juillet 2017 ?

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